« Underground Railroad » de Colson Whitehead : l’odyssée de Cora dans l’Amérique esclavagiste

Underground Railroad est le titre du dernier roman de Colson Whitehead, récompensé par le National Book Award en 2016 et distingué par le prix Pulitzer en 2017, qui va bientôt donner lieu à une série du même nom dirigée par Barry Jenkins et qui sera disponible sur Amazon prime vidéo. S’il est mythique en Amérique du Nord, l’Underground railroad – littéralement « chemin de fer souterrain » – l’est beaucoup moins en France et c’est en partant de ce pan d’histoire de l’esclavage aux États-Unis que Colson Whitehead a élaboré un ouvrage qui s’est fait une place remarquée dans le paysage littéraire nord-américain.

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Dans la première moitié du XIXe siècle, on estime à environ 100 000 le nombre d’esclaves ayant réussi à s’échapper des plantations des États du Sud pour rejoindre les États (plus) libres du Nord et le Canada grâce à, non pas un chemin de fer souterrain, mais un système de routes secrètes et clandestines connu sous le nom d’Underground railroad. Plus qu’un réseau de chemins, il existait des points d’accueil et des stations (souvent des granges, parfois des gares) qui permettaient aux esclaves de se cacher et de trouver de l’aide pour organiser leur fuite et échapper à leurs maîtres. Ces lieux étaient bien souvent entretenus et mis à disposition par d’anciens esclaves ou des abolitionnistes blancs, certains de ces passeurs dévoués sont entrés dans la postérité, c’est notamment le cas d’Harriet Tubman dite « la moïse noire » parce qu’elle était devenue l’une des grandes figure de l’Underground railroad – l’administration Obama voulait d’ailleurs la faire figurer sur les billets de 20 dollars américains.

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Au plus proche de la réalité historique, Colson Whitehead s’est toutefois emparé de cette part de mythe qui entoure l’Underground railroad car comme lui-même l’a confié, il a grandi en pensant – comme beaucoup d’américains – que ce train existait vraiment. Il a alors imaginé et organisé tout son récit autour d’un train à vapeur fantôme, souterrain, empruntant des galeries sombres et profondes qui traverseraient des États alors désunis. Le train et son réseau irriguent un territoire miné par l’esclavage. Colson Whitehead plante un décor qui implique une descente dans les entrailles de l’Amérique dont la bizarrerie « c’était qu’ici les gens étaient des choses », c’est une plongée dans ses abimes et dans une mémoire dont elle peine encore à tirer des leçons.

Le chef de gare alluma une lanterne et la tendit à Caesar tandis qu’il dégageait la paille à coups de pied et ouvrait une trappe dans le sol. L’escalier était bordé de pierres, et une odeur aigre émanait d’en bas. Les marches étaient raides […] ils parvinrent au tunnel. L’escalier conduisait à un quai étroit. Les deux extrémités de l’énorme tunnel béaient comme des bouches noires. Quelle énergie avait-il fallu pour rendre un tel projet possible.

Les deux fugitifs grimpèrent dans le wagon, et Lumbly claqua brusquement la portière. Il les regarda entre les fissures du bois. « Si vous voulez voir ce qu’est vraiment ce pays, comme je dis toujours, y a rien de tel qu’un voyage en train. Regardez au-dehors quand vous filerez à toute allure, vous verrez le vrai visage de l’Amérique ». […] Conformément aux dernières instructions de Lumbly, Cora regarda entre les lattes. Il n’y avait que des ténèbres, kilomètres après kilomètres.

Dans ce roman quasi historique teinté de fantastique, l’auteur nous fait suivre une jeune esclave de 16 ans dans les années 1850. Elle s’appelle Cora, elle vit en Géorgie sur la plantation des Randall où elle est née, sa grand-mère Ajarry était déjà esclave, et sa mère Mabel a la particularité d’avoir réussi à être la seule à s’être échappée de la plantation sans qu’on ne la retrouve. Cora ne naît pas libre mais avec l’idée de le devenir, c’est pourquoi le soir où Caesar mentionna l’Underground railroad, « cette fois c’était la voix de sa mère », elle s’enfuira. De la Géorgie, en passant par la Caroline du Sud, la Caroline du Nord ou la Virginie, on suit autant Cora que celui qui la traque : le chasseur de fugitifs Ridgeway. Parce qu’il a consulté nombre de documents d’archives et coupures de presse d’époque relatant ces traques, Colson Whitehead nourrit l’Odyssée de Cora de détails saisissant de réalité. On peine à lire certaines étapes de la fuite tant le tableau est sombre. À plusieurs reprises, Cora évite le pire, comme lorsqu’elle est hébergée dans le grenier caché d’un couple dont la propre fille les surveille pour mieux les dénoncer d’aider une esclave. Depuis le judas de ce grenier infâme où la chaleur est insoutenable, elle voit un parc où des acteurs blanc jouent des exécutions de noirs, sans parler des fois où des blancs ayant abrité des noirs y étaient vraiment pendus.

C’était la main-d’œuvre noire qui avait construit chaque maison du parc, posé les pierres de la fontaine et le pavement des allées. Qui avait martelé et cloué la scène sur laquelle les cavaliers de la nuit interprétaient leurs spectacles grinçants, et la plate-forme qui livrait au vide les femmes et les hommes maudits. La seule chose à ne pas avoir été construite par les Noirs, c’était l’arbre. C’était Dieu qui l’avait créé, pour que la ville le plie à ses fins malfaisantes. Pas étonnant que les blancs errent dans le parc à la nuit triomphante, songea Cora, le front pressé contre le bois. Eux-mêmes étaient des fantômes, pris entre deux mondes : la réalité de leurs crimes et l’au-delà qui leur serait refusé pour ces crimes.

Encore une fois, les situations décrites ne manquent pas de détails et d’autres scènes vont, sur le registre de l’intime, nous émouvoir par leur authenticité comme lorsque Cora, se trouvant libre, peut s’acheter des vêtements neufs et ressentir le luxe de l’hygiène pour la première fois. Enfin, l’un des passages les plus étonnants de ce livre reste le moment où Cora – devenue Bessie en Caroline du Sud – accède à son premier travail de femme libre, elle est exhibée au Musée des merveilles de la nature dans différentes salles montrant des « Scènes du coeur noir de l’Afrique », « Vie sur un navire négrier » et « Journée typique à la plantation » – sa salle préférée car elle pouvait y reposer ses jambes même si « elle avait bien des soupçons sur l’exactitude des scènes ».

Après six semaines au musée, Cora avait trouvé un roulement qui convenait à son caractère. Si elle commençait par la « Journée typique », elle pouvait expédier sa seconde corvée de plantation juste après le déjeuner. Elle haïssait ce grotesque spectacle esclavagiste et préférait en finir au plus tôt possible. La progression de « la Plantation » au « Navire négrier » puis au « Cœur noir de l’Afrique » avait une logique réconfortante. C’était comme remonter le cours du temps, défaire le fil de l’Amérique. Et terminer sa journée parmi les « Scènes du Cœur noir de l’Afrique » ne manquait jamais de la plonger dans un océan de calme, où le simple théâtre cessait d’être du théâtre pour devenir un authentique refuge. Mais elle accéda à la requête [de sa supérieure voulant intervertir les vitrines]. Elle terminerait sa journée en esclave.

Du début à la fin, on souffre et compatit au sort de la jeune fille, non pas tant parce que sa vie est bien décrite, mais parce que cette vie qu’elle mène a été celle de milliers d’esclaves en ce temps historique auquel fait appel celui de la narration. C’est la dimension réelle de cette odyssée qui nous rattrape, de la Floride au Maine en passant par l’Indiana, le Maryland et le Tennessee, on frémit à l’idée que Ridgeway retrouve enfin Cora qui n’est jamais au bout de ses peines. On suit aussi d’autres personnages au sort plus tragique mais surtout, on vit la crainte de Cora dès qu’elle doit emprunter l’Underground railroad des jours durant, sans eau, sans provisions, elle attend sur des quais déserts et se cache dans les recoins les plus sombres d’une Amérique sanglante. Même les États où la liberté semble possible ont leur lot de juges corrompus prêts à condamner des survivants de l’horreur pour quelques dollars. Le monde dépeint par Colson Whitehead a malheureusement existé, tout dans sa façon de le relater oscille entre les faits historiques et une part d’invention si juste que l’on se prend à imaginer Cora comme une figure réelle prenant vie sous nos yeux telle une allégorie de la liberté.

Ce roman, parce qu’il est ponctué d’appels à la récompense pour la capture de fugitifs tirés des archives et qu’il évoque aussi le souvenir d’une Amérique en pleine industrialisation, accomplit un réel devoir de mémoire. Les près de 400 pages qui composent ce livre se lisent presque d’une seule traite et c’est un exploit que de réussir à happer le lecteur dans une telle plongée dans l’horreur.

Il faut aussi relever le fait que ce livre a le pouvoir de nous inviter à un voyage littéraire plus approfondi sur le sujet autant qu’à un voyage réel dans les États du Sud. Visiter les anciennes plantations de la Caroline du Sud ou de la Louisiane aujourd’hui, c’est reconnaître dans le travail de mémoire que l’on y accomplit – notamment sur le fonctionnement de ces plantations et la vie quotidienne des esclaves – des passages tels qu’ils sont décrits par Colson Whitehead. Près de Charleston (SC), la Boone Hall plantation conserve par exemple les anciennes maisons – « slave cabins » – dans lesquelles vivaient les esclaves de la plantation. En marge de sa fameuse allée de chênes centenaires recouverts de mousse espagnole, on devine les anciens carrés de potagers cultivés par les esclaves. Près de la Nouvelle-Orléans, la Whitney Plantation cultive encore ces lopins de terre dans un effort de mémoire saisissant.

L’étroit couloir entre deux huttes offrait un espace où attacher une chèvre, construire un poulailler, faire pousser de quoi remplir l’estomac et compléter la bouillie dispensée chaque matin par la cuisinière. […] Au milieu de tout cela le champ d’Ajarry était demeuré immuable, tel un tronc coupé aux racines trop profondes. Après sa mort, Mabel s’était occupée des ignames, des gombos et autres légumes à son goût. C’est quand Cora prit la relève que le grabuge commença.

Aussi, la lecture d’Underground railroad, qui reste bien un roman, ne peut se passer d’un regard sur les récits d’esclaves publiés par la Work Projects Administration. Il est en effet difficile de ne pas faire le lien entre le livre de Whitehead et ces quelques 2300 récits oraux d’anciens esclaves ou enfants d’esclaves collectés durant la Grande dépression sous l’administration Roosevelt. Aujourd’hui, certains de ces récits ont été compilés dans différents recueils publiés et choisis parmi tous ceux conservés à la Bibliothèque du Congrès. Certains de ces recueils mettent l’accent sur la vie sous l’esclavage dans certains États comme l’Alabama ou le Texas, d’autres sont une compilation de récits liés à l’Underground railroad.

Pour aller plus loin, je conseille de consulter les ouvrages que je cite ci-dessous et que j’ai moi-même lus ou consultés. On notera que c’est notamment parmi ces écrits que se trouve le texte « 12 years a slave » qui a donné lieu au film oscarisé du même titre. Aussi, j’ai moi-même eu l’occasion de voyager trois semaines dans les États du Sud de la Caroline du Sud à l’Alabama en passant par la Géorgie, la Louisiane et le Mississippi durant l’été 2018 à la suite de la lecture de l’ouvrage de Colson Whitehead et je relate ce « road-trip littéraire » par ici.

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Enfin, je profite de cette note plus personnelle pour rappeler l’importance de l’Underground railroad dans l’histoire du sud de l’Ontario. Avant ce livre je n’avais personnellement pas pris conscience, en vivant à Toronto, que la région de Niagara et de Windsor (à quelques heures d’ici) avaient été le terminus de cette fuite vers le nord. Les historiens estiment qu’au moins 30 000 esclaves sont devenus libres en s’établissant autour de Windsor, qui abrite d’ailleurs un monument en souvenir de l’Underground railroad.

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Underground railroad, Colson Whitehead, Éditions Albin Michel, 22.90€/32.95 CAD.

 

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