« L’ordre du jour » d’Éric Vuillard : dans les coulisses de l’Histoire

Ce n’est ni un roman, ni un essai, c’est un récit historique d’à peine 150 pages écrit dans un style saisissant de simplicité. Couronné par le très prestigieux prix Goncourt en 2017, L’ordre du jour relate l’arrivée au pouvoir d’Hitler et le soutien des grands industriels allemands au régime nazi, avec ce récit Éric Vuillard nous emmène avec lui dans les coulisses du pouvoir.

Albert Vögler, Gustav Krupp, Carl von Siemens, Wilhelm von Opel, ils étaient 24, tous n’étaient plus que des empires dans un autre empire alors présents à une réunion qui semblait ordinaire en cette fin d’après-midi au Reishtag, le 20 février 1933. Comment ceux que « nous connaissons très bien » ont-ils ouvert les portes de l’Enfer ?

Nous les connaissons même très bien. Ils sont là, parmi nous, entre nous. Ils sont nos voitures, nos machines à laver, nos produits d’entretien, nos radios-réveils, l’assurance de notre maison, la pile de notre montre. Ils sont là, partout, sous forme de choses. Notre quotidien est le leur. Ils nous soignent, nous vêtent, nous éclairent, nous transportent sur les routes du monde, nous bercent.

Ce livre, c’est une compilation de journées et de réunions banales qui ont pourtant déterminé tout un pan de notre Histoire. En faisant du lecteur un observateur discret de ces moments qui ont permis l’ascension du nazisme, Éric Vuillard produit un récit surprenant. Rien dans les situations qui sont décrites n’est grandiose, ni même aussi solennel qu’on l’imagine lorsque l’on pense à l’Histoire. On se représente souvent des scènes où les acteurs du pouvoir auraient eux-mêmes eu conscience de l’importance de ce qui était en train de se jouer. L’ordre du jour se place à la marge d’une grande Histoire dont les rouages s’animent sous nos yeux. Ainsi, Hitler et ses sbires bredouillent, se perdent dans leurs pensées, ils s’utilisent, boivent le thé et mangent des macarons. On trépigne à la lecture de ce récit qui se joue de notre patience, comme lorsque l’auteur nous fait assister à un dîner interminable entre Neville Chamberlain – alors premier ministre Britannique – et les Ribbentrop – le ministre des Affaires étrangères sous le IIIe Reich et sa femme. Le couple sait en effet que durant leur dîner durant lequel ils se plaisent à parler de tennis, Chamberlain a reçu un note lui annonçant que l’Autriche vient d’être envahie. Les Ribbentrop jubilent à l’idée de contraindre le premier ministre à rester poli tout en sachant pertinemment ce dont il est alors question.

Les Ribbentrop, jouant sur sa trop grande politesse, une politesse presque maladive, puisque même la raison d’État pouvait attendre, l’avaient très utilement détourné de son travail. C’est que cette note apportée par l’agent du Foreign Office, et dont le mystère s’étira durant cet interminable repas, contenait une terrible nouvelle : les troupes allemandes venaient d’envahir l’Autriche.

L’Histoire est donc résolument un plat qui se mange froid. Ce récit fulgurant mené d’une main d’orfèvre dans un style frôlant parfois la poésie s’annonce comme un classique parmi les œuvres littéraires traitant du nazisme, L’ordre du jour était d’ailleurs bien de circonstance en cette rentrée littéraire 2017 qui décernait du même coup le prix Renaudot à Olivier Guez pour La disparition de Josef Mengele.

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L’ordre du jour, Éric Vuillard, Éditions Actes Sud, 2017, 16€.

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