« C’est le cœur qui lâche en dernier » de Margaret Atwood : un chef-d’œuvre déroutant

Initialement sorti en septembre 2015, The Heart Goes Last nous est parvenu en français en 2017 aux Éditions Robert Laffont. Traduite dans plus de 50 langues, Margaret Atwood est de ces auteurs que l’on ne sait plus présenter sinon pour dire qu’elle serait « nobélisable ». Depuis le succès mondial de The Handmaid’s tale dont la série adaptée du best-seller du même titre a été tournée à Toronto où réside l’auteure, l’œuvre littéraire complexe de Margaret Atwood connue pour ses univers dystopiques fascine. Avec C’est le cœur qui lâche en dernier, elle produit ce qu’elle fait de mieux alors qu’elle vient d’annoncer être en train d’écrire la suite de La servante écarlate. De quoi s’occuper pour patienter.

Dans un futur non daté puisant pourtant bien dans tout ce qu’il y a de plus présent au lecteur, Margaret Atwood raconte l’histoire d’un couple d’américains, Stan et Charmaine, touchés par une crise ressemblant bien à celle des subprimes. Réduits à vivre dans leur voiture tout comme des milliers d’autres de leurs concitoyens, les deux protagonistes survivent comme ils le peuvent jusqu’au jour où par un après-midi passé à tuer le temps devant un match de baseball, Charmaine est interpellée par l’écran durant la pub. Elle ne rêve pas, un homme en costume lui parle, il va même lui souffler deux mots magiques : Projet Positron.

Vous rappelez-vous de la vie que vous aviez ? Poursuit la voix de l’homme pendant le tour des draps et des oreillers. Avant que ne vacille l’univers sûr et solide que nous connaissions ? Avec le Projet Positron, dans la ville de Consilience, vous pourriez la retrouver. Non seulement nous vous offrons le plein-emploi, mais nous vous fournissons aussi une protection contre tous les dangereux éléments qui affectent tant de monde ces temps-ci. […] Aujourd’hui, le Projet Positron accepte de nouveaux membres, ajoute l’homme. Si vous répondez à nos exigences, nous répondrons aux vôtres. Nous assurons une formation dans de nombreux domaines professionnels. Devenez la personne que vous avez toujours rêvé d’être ! Signez dès à présent !

Le Projet Positron/Consilience, ce sont deux villes voisines qui accueillent des gens comme eux. Il s’agit d’un endroit qui offre un logement, un travail, bref, toutes les commodités aux personnes qui veulent « devenir ce qu’elles ont toujours rêvé d’être ! ». Seul hic, tout ce confort et cette sécurité ont un prix : il faudra accepter toutes les modalités de ces villes et une fois que l’on signe, on ne sort plus. Car il faut savoir une chose, ce système n’est possible que parce qu’à Positron, la moitié de la population vit dans une maison de rêve – entendons par là maison style banlieue américaine – et a un bon métier un mois sur deux, l’autre moitié elle doit la passer en prison et c’est en suivant ce modèle que la population divisée en deux alterne. Belle maison / prison / belle maison / prison. Tout est organisé dans les moindres détails. Les jours de roulement, le couple prend ses effets personnels et les range dans un casier au côté duquel se trouve un autre casier dans lequel le couple qui prend leur place sort ses affaires et élit domicile dans la même maison. Les populations qui permutent ainsi ont interdiction de se croiser, la maison doit être vide et nettoyée. Stan et Charmaine sont séduits, ils signent.

CONSILIENCE = CONDAMNÉS + RÉSILIENCE. UN SÉJOUR EN PRISON AUJOURD’HUI, C’EST NOTRE AVENIR GARANTI.

Si l’on est un peu coutumier de l’œuvre d’Atwood, on avance dans ce livre en marchant sur des œufs car tout cela semble bien trop prometteur et facile pour fonctionner. En effet, Charmaine et Stan vivent un rêve de confort éveillé jusqu’au jour où Stan trouve un mot « Je suis affamée de toi » dans leur chambre à mi-temps, mot laissé par le couple qui alterne avec eux. De là, les personnalités loufoques des personnages se révèlent et tout s’emballe. En nous faisant suivre le quotidien délirant de Stan et Charmaine, Margaret Atwood signe un livre résolument satirique en se jouant à ce point de notre société actuelle et son désir de confort, de sécurité et surtout, de facilité.

À mesure que les pages se tournent, la critique est de plus en plus acerbe, acide, mais toujours si juste. On se surprend à rire face à tant d’absurdité et de soin mis dans la description du quotidien de ce couple sexuellement frustré et très ennuyeux. D’une façon qui lui est propre, Margaret Atwood se moque de nous et de ce qui nous rassure. Au fond, on sait bien qu’elle nous imagine tous comme ce couple dans une telle situation : prêts à tout pour sauver notre confort en cas de menace et à brader notre liberté pour choisir la couleur de nos serviettes de bain. C’est pourquoi on dévore ce livre à l’humour noir très prenant et ce même quand on ne sait plus très bien où l’auteure nous emmène. À certains égards, pour ceux qui ont vu Downsizing, l’ambiance de Positron ressemble aux premières images du film, pour le reste, ce livre est très singulier.

Il faut toutefois conclure sur une note un peu négative concernant la traduction française qui n’est pas toujours si évidente, on a presque l’impression que le style se trouve alourdi pour quelques passages. N’en demeure pas moins que C’est le cœur qui lâche en dernier est de ces livres qui vous marquent et qui créent un malaise suffisant pour vous hanter encore un peu une fois la dernière page tournée.

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C’est le cœur qui lâche en dernier, Margaret Atwood, Éditions Robert Laffont (Coll. Pavillons), 22€/8,80€.

 

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