« Chanson douce » de Leïla Slimani : une plongée dans l’intime et la violence sociale

Prix Goncourt 2016, Grand prix des lectrices et des lycéennes de Elle 2017, adaptation au cinéma par Lucie Borleteau prévue pour 2019, Chanson douce jouit d’un succès critique qui ne désemplit pas. Contrairement à ce que son titre indique, le deuxième roman de Leïla Slimani a tout d’un thriller psychologique qui nous emmène au cœur de l’intimité d’une famille et de la misère sociale.

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Inspiré de faits réels qui ont eu lieu à New York, Leïla Slimani ancre son histoire dans un Paris qui nous semble familier, un Paris fait d’images que l’on a vues dès lors que l’on y a vécu ou fréquenté ses parcs et son métro. En effet, c’est l’histoire racontée au présent d’un couple somme toute assez banal et que l’on croit déjà avoir croisé : Myriam et Paul Massé. Ils vivent dans un bel immeuble de la rue d’Hauteville dans le Xe arrondissement, ils ont un appartement cossu mais exigu, il est ingénieur du son, elle est avocate, il font leurs courses au Monoprix du boulevard Saint-Denis, ils prennent la ligne 7 pour aller travailler, ils vont en vacances en Grèce l’été et ont deux enfants qui s’appellent Adam et Mila. Le jour où Myriam décide de retourner au travail alors que sa maternité ne lui procure pas autant de bonheur que prévu, elle décide d’embaucher une nounou.

C’est là que Louise entre dans leur vie. Louise c’est la sauveuse, la nounou sortie d’une autre époque, c’est une bonne fée dont Myriam ne peut rapidement plus se passer. Effacée, honteuse en public, maniaque, Louise est le témoin d’une bourgeoisie dont elle envie tout. Myriam l’admire, pourtant elle ne la connait pas et le couple profite de sa disponibilité sans même en avoir conscience. Rapidement, les emplois du temps débordent sur la vie de Louise dont on apprend qu’elle a une fille qu’elle ne voit plus, Louise qui vit dans un appartement minuscule et insalubre à Créteil. Si elle aime les enfants, on sent une tension naître dans l’appartement parisien dans cette relation fragile qui unit l’employeur et l’employé.

Leïla Slimani décortique au scalpel la vie de ce couple plein de contradictions propres à notre société actuelle. Myriam aime ses enfants mais elle travaille beaucoup, elle est prise entre sa bonne conscience et l’ascendant qu’elle a sur la nourrice, le confort que cette dernière lui apporte.

« Pas de sans-papiers, on est d’accord ? Pour la femme de ménage ou le peintre, ça ne me dérange pas. Il faut bien que ces gens travaillent, mais pour garder les petits, c’est trop dangereux. Je ne veux pas de quelqu’un qui aurait peur d’appeler la police ou d’aller à l’hôpital en cas de problème. Pour le reste, pas trop vieille, pas voilée et pas fumeuse. L’important, c’est qu’elle soit vive et disponible. Qu’elle bosse pour qu’on puisse bosser. »

Si l’on sait dès le départ que Louise tue les enfants, on lit pourtant Chanson douce à toute vitesse pour comprendre la catastrophe annoncée. On culpabiliserait presque à l’idée d’être les témoins de la relation malsaine qui s’installe et des dégâts psychologiques qui s’empilent. Ce qui est terrible dans ce livre c’est qu’en alternant entre les points de vue, l’auteure nous donne suffisamment d’informations et de clés pour compatir au sort de chaque personnage. Leïla Slimani brouille la frontière qui sépare Louise du couple, on ne sait plus lequel a été la victime et lequel a été le bourreau. La nourrice, aussi inquiétante et effrayante soit-elle, nous est dépeinte comme une victime de la société. Ce roman impeccablement construit, au style haletant par l’emploi du présent, relate avant tout l’histoire d’un clivage social insurmontable et criant de vérité.

Chaque scène du quotidien nous percute par son authenticité, tout est cru, à vif. Certains passages nous restent et nous parlent, ce sont des discours que l’on a déjà entendus et dont la gravité nous semble désormais réelle dans cette plongée au cœur du métier de nourrice.

Autour du toboggan et du bac à sable résonnent des notes de baoulé, de dioula, d’arabe et d’hindi, des mots d’amour sont prononcés en filipino ou en russe. Des langues du bout du monde contaminent le babil des enfants qui en apprennent des bribes que leurs parents, enchantés, leur font répéter. « Il parle l’arabe, je t’assure, écoute-le ». Puis avec les années, les enfants oublient et tandis que s’effacent le visage et la voix de la nounou à présent disparue, plus personne dans la maison ne se souvient de la façon de dire « maman » en lingala ou du nom de ces repas exotiques que la gentille nounou préparait. « Ce ragoût de viande, comment appelait-elle ça déjà ? »

Dans ce livre il y a la violence du geste et la violence sociale. C’est une histoire intime, une histoire de négligence, c’est ce fait-divers « qui arrive aux autres » mais qui pourrait menacer toutes ces familles dont les nounous fréquentent le même parc que Louise. Enfin, c’est une poignante évocation du difficile rôle de mère et de ce qu’implique la maternité car « il y a les mères aussi, les mères au regard vague. Celle qu’un accouchement récent retient à la lisière du monde ».

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