« Daniil et Vanya » de Marie-Hélène Larochelle : l’histoire d’une adoption cauchemardesque

Emma et Gregory vivent à Toronto, ils ont une entreprise de design, une grande maison dans l’un des beaux quartiers de la ville et un chat. La belle vie à un détail près, ils veulent des enfants et après qu’Emma a accouché d’un enfant mort-né, ils décident d’adopter des jumeaux en Russie. Ce qui semble être un heureux dénouement n’est en fait que le début du premier roman de Marie-Hélène Larochelle, professeure de littérature à l’Université York (Toronto). Si le sujet de l’adoption se fait rare dans les livres, l’auteure s’en empare avec justesse et produit une œuvre sous tension, à la limite du thriller psychologique.

D’abord, relevons que le livre est divisé en deux parties. La première partie nous fait suivre tout le processus d’adoption, du premier entretien d’Emma et Gregory au voyage en Russie pour aller chercher les jumeaux, jusqu’à leur adaptation à Toronto. Dans ce premier temps de l’histoire, l’auteure nous plonge dans les sentiments d’Emma, on suit les transitions qu’elle vit en tant que femme et en tant que mère. Si le début du roman laissait craindre une projection difficile dans ces personnages un peu superficiels et bourgeois, on entre graduellement dans le quotidien du couple, on se prend à partager les inquiétudes et la culpabilité d’Emma et on comprend vite que quelque chose ne va pas avec les jumeaux.

Même endormis, les traits des garçons conservaient l’ombre d’une inquiétude ; jamais ils ne semblaient vraiment apaisés. Daniil fronçait les sourcils dans son sommeil, agitait les épaules en soubresauts. Vanya dormait sur le ventre, la tête tournée du côté de son frère et respirait la bouche ouverte.

Car rapidement, les jumeaux développent des comportements étranges, ils sont presque muets, ils manquent d’empathie et quelque chose dérange dans leur façon d’être. On se prend alors à imaginer le pire et à spéculer de page en page. Une partie efficace, le style est fluide et le rythme est prenant.

Dans la maison, les jumeaux détournaient tous les jouets de leur emploi : les voitures devenaient des projectiles, les blocs de construction étaient frappés contre les murs, les livres, déchirés, les crayons, dévorés.

Dans la seconde partie du roman, les jumeaux ont 16 ans et c’est eux que l’on suit. Marie-Hélène Larochelle fait d’ailleurs un choix d’écriture assez audacieux dans la mesure où elle écrit alors comme s’ils n’étaient qu’une voix, qu’une personne. Les jumeaux sont un couple au comportement transgressif, une unité qui s’attire tout un tas d’ennuis. Partout où ils vont et peu importe ce qu’ils font, les adolescents sont les acteurs ou témoins d’accidents troublants.

On a inventé un jeu : on approche notre visage tout près de celui d’Emma et on respire l’odeur de sa bouche, de ses cheveux. Ça nous donne envie de vomir, mais il faut résister. Celui qui reste le plus longtemps gagne. On a été vraiment soulagé d’apprendre qu’on n’avait jamais été dans son ventre. On préférait croire qu’on n’avait été dans le ventre de personne, ça valait mieux.

Tout, dans cette seconde partie, semble nous entrainer vers une fin tragique. Les événements qui s’enchainent sont de plus en plus graves et malaisants. L’auteure impose une tension perverse, à tel point que certaines scènes sont difficiles à lire. Car c’est bien dans cette tension que l’auteure excelle : impossible de reposer le livre une fois ouvert. L’effet opère encore davantage si l’on est torontois étant donné le nombre de détails et d’adresses concernant Toronto qui sont distillés dans ce roman.

Malgré tout, on ressort légèrement déçus de ce thriller psychologique qui aurait pu être assumé comme tel. En effet, la fin n’est pas aussi fracassante que ce qui semblait s’annoncer. Mais c’est peut-être là que Marie-Hélène Larochelle a réussi son coup… comment ? En nous faisant devenir aussi pervers et tordus que ses personnages. On referme ce livre en voulant plus d’horreur, plus de violence, plus de perversion que ce qui, pourtant, nous dérangeait en l’ouvrant.

Le plus : si l’adoption est un sujet rarement traité dans le roman, Toronto est une ville encore moins représentée, surtout dans un roman francophone. Un article en cours d’écriture et de mise en page propose de vous emmener visiter Toronto à travers les adresses de livres qui s’y passent à l’aide d’une carte interactive. Stay tuned !

MarianneEE

Daniil et Vanya, Marie-Hélène Larochelle, Québec Amérique, 2017, 22,95$.

 

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